Une volonté de dédramatisation
Le « timing » et les mots employés par Bachar nous ne nous semblent pas le fruit du hasard. Les mots d’abord : des « regrets« , ce ne sont pas des excuses présentées pour une faute qu’on aurait commise.
Car le président a fourni des explications techniques et circonstanciées à l’incident aérien du 22 juin : « L’avion volait dans un couloir aérien utilisé trois fois par le passé par l’aviation israélienne (…) Nous avons appris que l’appareil était turc après l’avoir abattu« .
Et Bachar s’est fait précis : « Cet appareil volait à très basse altitude et a été abattu par la DCA qui l’a pris pour un appareil israélien (…) Le soldat de la DCA ne disposait pas de radar et ne pouvait donc pas savoir à quel pays il appartenait ».
« Un pays en guerre ( la Syrie est toujours officiellement en guerre avec l’État hébreu, NdlR) agit toujours de cette façon » explique le président syrien, qui s’est même permis d’ajouter, en un léger signe de défi à Tel-Aviv mais aussi à d’autres capitales : « Évidemment, j’aurais été content s’il s’était agi d’un avion israélien« .
Un signal discret aussi à une opinion turque, mais aussi arabe, point trop sioniste, malgré les trahisons et compromissions de nombre de gouvernements.
Et s’il ne s’excuse décidément pas – il l’aurait fait, a-t-il précisé, si l’avion avait été effectivement abattu dans « l’espace international » -, le chef de l’État n’a pas manqué de présenter ses condoléances aux familles des pilotes disparus – les corps n’ont toujours pas été retrouvés, malgré les recherches conjointes des marines turque et syrienne.
Bachar a encore précisé que la Syrie n’enverrait pas de troupe supplémentaires sur la frontière syro-turque :
- « Quoi que fasse le gouvernement Erdogan, nous ne procéderons à aucune concentration de troupes à la frontière.
- Le peuple turc est ami et nous comprendra« . Ce faisant, le président syrien démentait les allégations du CNS et de l’ASL, toujours anxieux de mettre de l’huile sur le feu, et selon lesquelles le régime avait massé la semaine dernière 2 500 hommes et quelque 170 véhicules plus ou moins blindés à 15 kilomètres de la frontière.
- Outre qu’un déploiement à cette distance n’a rien de provocant, ni d’étonnant dans un secteur particulièrement infesté de groupes armés, ces désinformateurs ont-ils réfléchi au fait que la seule portion de frontière courant de la Méditerranée à l’est d’Alep représente déjà dans les 250 kilomètres. Et que donc ce « déploiement » équivalait à un renfort de dix hommes par kilomètre ?
Ceux à qui Bachar parle
Sur la possible duplicité du gouvernement turc dans cette affaire, Bachar al-Assad joue là aussi l’apaisement, le pardon des éventuelles offenses :
- « Nous ne voulons même pas penser que cet avion a été envoyé delibérément dans notre espace aérien. Nous voulons penser qu’il s’agit d’une erreur du pilote et nous considérons cet événement comme faisant partie du passé et ne devant pas être exagéré (….) Nous n’avons rien gagné à abattre un avion de combat turc« .
Il est douteux qu’en son for intérieur Bachar croie vraiment à la thèse de l’erreur de pilotage. Mais il est résolu à « passer l’éponge ».
À ce propos, nous ne disposons pas de l’intégralité de l’entretien, mais il semble que le président syrien n’ait pas abordé le problème – essentiel – de l’aide turque à l’ASL.
Il y aurait pourtant là de quoi instruire un sacré procès – très argumenté et étayé – de l’administration Erdogan. Bachar considère manifestement que ce n’est pas opportun, et sans doute, tout le monde en Turquie étant évidemment au courant de cet état de fait, il se grandit d’autant.
Parlons à présent du timing et du choix de l’interlocuteur, Bachar a pris le temps de ce que s’apaise un peu la tension entre les deux pays, tension qui s’exprimait ces dernières 48 heures par des évolutions de chasseurs F16 turcs aux abords de la frontière.
Et puis c’est au public turc qu’il a réservé sa première réaction publique après la destruction du Phantom turc, et la disparition de ses deux pilotes.
Un geste d’apaisement envers un pays qui a longtemps été, avant la folie Erdogan, un partenaire et un ami.
Envers un peuple qui pour une large part désapprouve la ligne de son gouvernement pro-américaine et anti-syrienne, mais dont le sentiment patriotique n’a pu qu’être automatiquement heurté par l’incident du 2 juin.
Un geste encore en direction de l’opposition politique et parlementaire à Erdogan et à l’AKP, qui est unie dans son rejet, là encore, de la politique syrienne de la majorité gouvernementale.
Le quotidien Cumhuriyet – La République – est d’ailleurs un défenseur de la tradition politique turque kémaliste, s’opposant donc très fortement à l’islamisme faussement modéré de l’administration Erdogan. Le choix du journal n’est donc pas innocent.
Dans cet entretien, Bachar al-Assad a multiplié les protestations d’amitié envers la Syrie réelle, opposée à la Syrie légale :
« Nous ne permettrons pas que les tensions provoquent une confrontation ouverte entre nos pays, une éventualité dont ils pâtiraient tous les deux« . Bachar ne veut pas de guerre. Et Erdogan, en dépit de ses rodomontades, ne peut pas la faire : heureuse conjonction d’astres politiques !
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