23.06.2012
Erdogan joue avec le feu - et avec la Syrie - depuis des mois : et le voilà arrivé à un instant critique de son poker menteur diplomatique
Des milliers, ou des dizaines de milliers de personnes – les deux formulations ont été utilisées presque simultanément par les agences françaises – ont manifesté à travers la Syrie contre le gouvernement à l’occasion du traditionnel vendredi de mobilisation de l’opposition.
Redisons que tout ça est bien possible mais le laconisme de la presse française à ce sujet témoigne assez que cette mobilisation était – au mieux – ordinaire, c’est-à-dire très limitée.
L’OSDH annonce un bilan de 96 morts pour vendredi. Parmi ceux-ci 26 pro-Bachar massacrés à Darat Ezzat près d’Alep, dont le statut n’est toujours pas vraiment défini :
civils enlevés par des commandos selon le gouvernement, ou miliciens chabihas tombés dans une embuscade selon l’opposition ? C’est en tous cas clairement un nouveau « fait d’armes » des bandes armées.
Un avion de moins, ou de trop ?
Cependant, c’est toujours l’affaire du chasseur bombardier turc disparu en mer hier qui retient l’attention des commentateurs :
une source militaire syrienne a confirmé vendredi soir à l’AFP que l’appareil turc avait été atteint par un coup au but de la défense anti-aérienne syrienne, sans que la nature du projectile soit précisée. L’avion s’est abimé en mer à une dizaine de kilomètres au large de Lattaquié.
Un porte-parole (officieux) de l’armée a indiqué que les radars syriens avaient repéré vers 11 heures 40 (heure locale) une « cible non identifiée », en tous cas pas un appareil syrien.
À la suite de quoi ordre a été donné d’ouvrir le feu. Un porte-parole, cette fois officiel, de l’armée syrienne a donné ce 23 juin les précisions suivantes :
- l’appareil non identifié a été touché alors qu’il survolait à basse altitude et à grande vitesse les eaux territoriales syriennes, à un kilomètre environ de la côte.
- Il s’est ensuite abimé en mer à une dizaine de kilomètres au large, et à hauteur de la localité d’Oum Touyour, à une quinzaine de kilomètres au nord de Lattaquié, et à une vingtaine de la frontière turque.
- On est toujours sans nouvelles des deux hommes d’équipage, objets recherches conjointes d’unités navales turques et syriennes, confirmée tant côté turc que côté syrien.
Il ne s’agit donc pas vraiment d’une méprise, mais d’une réaction légitime et automatique de la défense d’un État souverain, d’autant plus légitime vu le contexte de tension, intérieure et extérieure, que connait le pays.
Quant aux pilotes turcs, étaient-ils en mission de provocation, de « testing » des réactions syriennes ? S’étaient-ils à ce point égarés ?
Le président turc Abdullah Gül a lui envisagé que le F4 a pu violer accidentellement l’espace aérien syrien en raison de sa vitesse. Oui, mais à ce compte-là, les violations seraient quotidiennes !
L’agence Sana ne fait pas états d’ »excuses » de Damas à Ankara, excuses qui avaient dans un premier temps été annoncées par Erdogan, avant qu’il semble se montrer plus évasif à ce sujet.
Pour l’heure tout ce qui est sorti de la réunion de crise politico-militaire convoquée par le Premier ministre turc vendredi soir est le communiqué suivant :
- « La Turquie fera connaître son attitude définitive et prendra avec détermination les mesures qui s’imposent quand toute la lumière sera faite sur cet incident« .
Il est certain qu’Erdogan a subi là un camouflet, mineur mais symbolique, et ce qu’on ait du personnage, de son arrogance et de son anti-bacharisme rabbique a de quoi inquiéter a priori.
Dans un ^passé récent, parce qu’un obus et quelques balles syriens avaient franchi, à la poursuite de bandes ASL, sa frontière, le Premier ministre turc avait agité le droit pour son pays de se défendre, avec l’appui de l’OTAN.
Pour autant, nous n croyons toujours pas qu’Erdogan et son équipe ont les moyens, militaires et politiques, de leur bellicisme :
- un aventure armée, même appuyée diplomatiquement par Washington serait équivalent à une séance de roulette russe . Ce alors que plusieurs soldats turcs-, sur un autre front, viennent de tomber victimes de séparatistes kurdes.
- Et que nombre de politiques et de citoyens turcs ne sont pas d’accord avec la ligne anti-syrienne et pro-OTAN. Il est certain que l’homme voudra absolument sauver la face. Comment, cela demeure la question.
Kofi Annan pour une entrée de l’Iran dans le processus de paix
L’affaire a sûrement été évoquée au cours des entretiens du ministre syrien des Affaires étrangères,Walid al-Mouallem, avec son homologue russe Sergueï Lavrov, qui ont commencé vendredi 22 juin à Saint-Pétersbourg. Une chose est sûre :
Lavrov a indiqué ce même vendredi, dans un entretien accordé à la télévision Rossia 24, que son interlocuteur syrien lui avait proposé un retrait des troupes syriennes des villes, à condition qu’il soit « simultané » avec celui des groupes armés.
Tout ceci relevant selon nous de l’utopie militaire et politique, mais nous sommes sur le terrain de intentions et gestes diplomatiques.
Sergueï Lavrov a par ailleurs informé Walid al-Mouallem des préparatifs de la conférence internationale de Genève sur la Syrie, dans laquelle la Russie est très impliquée.
Sans surprise, les deux hommes se sont accordés sur le fait que cette réunion devait se pencher activement sur le problème du financement et de l’armement des groupes armés en Syrie ; le Qatar, l’Arabie séoudite et la Turquie, qui doivent participer à la conférence de Genève se retrouveraient sur la sellette.
Pour équilibrer cette réunion, on sait que Moscou défend avec vigueur la participation de l’Iran, que rejette la troïka Washington/Londres/Paris.
Reste que sur ce point Moscou vient de recevoir vendredi un appui de taille, celui de Kofi Annan :
« L’Iran devrait faire partie de la solution en Syrie » a déclaré à Genève au cours d’une conférence de presse le promoteur du plan de paix, qui sait bien que le temps de l’unilatéralisme occidental est passé.
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