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25/03/10
LE CALVAIRE (SUITE)

par Keltouma (11:34 am)

C’est ainsi que Jamal  s’affaissa éreinté, sur le  matelas tout maculé  posé sur un sommier corrodé, adossé à un vieux lavabo tout délabré sentant les égouts. 

Il déplia son  costume et ses deux chemises bien repassées  qu’il pendit au poignet de la fenêtre loin des punaises qui les guettaient,  couvrant ses chaussures noires bien cirées par un journal avant de les glisser sous le lit !

Il ferma soigneusement la chambre et dévala les escaliers en bois,  alors qu’une  quadragénaire épanouie, probablement ivre, laissait libre cours à sa voix rauque et totalement éraillée. 

« Je t’ai prévenu ! S’exclama,  quelque peu gêné, le gérant.  

La légendaire place de « Jemaa Lefna » était plutôt animée, et les sons  des musiques arrivaient de partout, alors que la fumée montante des  grillades tamisait les petites ampoules des restaurants où des  centaines de personnes  se gaufraient de toutes ces victuailles  étalées   en plein air.

Il avait très faim, mais les prix affichés étant hors de sa portée, il se restaura auprès d’une vielle tenancière qui  servait du harira dans un ombreux boui-boui au pied d’une centenaire arcade.

Le dîner n’était pas consistant, mais il n’était pas cher non plus ; les trois dirhams qu’il paya lui donnaient la certitude qu’il était encore dans les limites de ses prévisions ! « Rigueur oblige se dit-il amusé, en se fondant dans  cette  foule qui ne semblait  pas pressée de rentrer malgré le  froid de ce fin Novembre !

En effet il  préparait  ce petit voyage depuis longtemps, et il lui avait fallu faire l’économie de tout son argent de poche pour amonceler les mille dirhams qu’il gardait jalousement au fond de ses poches en réintégrant les spectateurs rassemblés face à un écran géant dans une ambiance de fête qui ne put que lui redonner confiance. 

Il assista stupéfait à  cet engouement du public Marrakchi qui suivait la transmission de la cérémonie d’ouverture du festival du Film, saluant l’apparition de stars marocaines par des cris et des hululements même !

Il n’était pas de  ceux qui aimaient forcer le destin et  réaliser l’impossible, mais ayant  trop attendu, depuis le quart de siècle qu’il écrivait, il devait coûte que coûte placer au moins un scénario, suivant non sans  intérêt, les noms des réalisateurs  marocains présents à ce grand événement!

Mais cette grande estrade n’accaparait pas toutes les attentions, bien au contraire, les  « Halqua » drainaient  beaucoup plus de gens à la recherche du sensationnel et de l’inédit.

Il s’arrêta un long moment devant un quadragénaire aveugle, chantant un classique de Mohammed Abdelouahhab, avant de se frayer un chemin pour assister à une pièce théâtrale aussi cocasse que lyrique exécutée par deux sexagénaires jouant le mari et la femme.

Des mots pudiques et plutôt délicats, salués par un éclat de rire et d’ovations, alors que pressés les uns contre les autres, les spectateurs réagissaient ensembles, demandant encore plus de parodie!

 Une représentation spontanée, née d’une symbiose inédite, parsemée de répliques à des adolescents qui se collaient de trop près aux dames , genre «  Cela ne coute que dix dirhams à l’hôtel des stars », ou à celle qui s’agrippe aux bras de son époux : « laisse-le respirer, tu auras   toute la vie pour l’ étouffer  »

Il fit ensuite le tour d’une vingtaine de petits spectacles différents depuis les parties de danses du ventre exécutées par des hommes habillés en femmes  jusqu’aux groupes de chanteurs populaires  en passant par des combats de boxe, les exploits des prestidigitateurs,  le concours d’adresse sur des bouteilles de limonades, ou des charmeurs de serpents  qui se disputaient les touristes.

Un bain de foule  excitant auquel il ne s’attendait certainement pas  dans cette soirée plutôt fraiche, mais qui ne pouvait, non plus, lui faire oublier  pourquoi il s’était  hasardé à quitter sa mère et sa demeure pour la première fois de sa vie.

                                                 *****





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